1922, l’auteur américain F. Scott Fitzgerald publiait l’étrange histoire d’un homme qui rajeunit au fil du temps. En 2008, David Fincher l’adaptait au cinéma. En cet automne 2014, on est en droit de se poser la question : Soprano est-il le Benjamin Button du paysage musical français ?

18 ans après ses débuts, Soprano nous livre Cosmopolitanie, son troisième album solo, une série à laquelle on doit ajouter les quatre albums sortis avec son groupe Psy4 De La Rime. Il n’a pourtant jamais semblé aussi jeune, autant dans son époque.

 

La réflexion n’est pas seulement née de l’observation du visage toujours jeune de Soprano, elle vient également de l’écoute de ce disque ambitieux qui révèle un Soprano lumineux, qui a appris à apprécier les bonheurs de la vie, même s’il reste toujours aussi sensible aux petits drames et grandes tragédies qui nous frappent de près ou de loin.

L’album est également le plus complet et le plus varié de la carrière de l’artiste originaire du quartier du Plan d’Aou aprèsPuisqu’il faut vivreen 2007, (certifié platine),La Colombe et Le Corbeauen 2010 (certifié triple platine avec 350 000 albums vendus) et de nombreux hits commeHalla Halla, A la bien, Hiro, Crazy, Regarde moi.Décomplexé musicalement, Soprano assume pleinement ses influences musicales rap et pop dans un album énergique, riche et varié. Un disque qui lui ressemble en tous points

Le défi n’était pas gagné d’avance pour l’un des plus célèbres artistes de Marseille : quatre ans se sont écoulés depuisLa Colombe et Le Corbeau. Pourtant, sans avoir sorti d’album, Soprano a occupé le terrain. En 48 mois, il a enchaîné des tournées nationales seul ou avec son groupe, sorti un album en duo avec son ami R.E.D.K (E=2MC’sen 2012), un autre avec Psy4 De La Rime en 2013 et poussé ou produit des projets comme l’album du groupe Révolution Urbaine (Cheval de Troieen 2014), écrit une autobiographie Mélancolique anonyme parue en 2014. Et, le plus important : ce père de trois enfants a pris du temps pour s’occuper de sa famille.

 

Soprano revient sous les feux de la rampe avec Cosmopolitanie,album né d’une idée, d’un concept, d’une envie que l’artiste aguerri a laissé mûrir avant d’en définir parfaitement les contours. “Sopra” aura mis deux ans à produire un disque qu’il voulait en accord total avec ce qu’il est aujourd’hui et ses passions musicales. Amoureux du chant depuis ses débuts, il maîtrise suffisamment son art pour pouvoir offrir un disque qui passe du pur rap énervé et virtuose dePréface  en ouverture d’album au piano/voix de clôture,Mélancolie, jolie chanson d’adieu à son côté sombre. 

Lassé par certaines postures du rap, c'est paradoxalement en s'ouvrant à des champs musicaux plus mélodiques que Soprano a remis en valeur l'un des aspects fondamentaux du hip hop : le message. Il aborde tour à tour l’incertitude des sentiments, la violence des quartiers, la joie, les inégalités, l’argent, la guerre… Le titre même du projet n’a rien d’anodin. Ce néologisme employé par Soprano en 2007 sur A la Bien, synthétise sa vision d’un monde idéal : un brassage culturel, ethnique, social, religieux... un monde ouvert où les différences ne sont pas niées mais acceptées et célébrées en paix. Soprano reste néanmoins un homme du réel, et à Marseille, certaines réalités sont plus dures qu’ailleurs. C’est ce champ entre l’idéalisme et le concret qu’explore Cosmopolitanie en 15 titres.

 

Pour mettre en musique sa vision, Sopra a principalement travaillé avec trois entités de production : Fred Savio, un orfèvre dans les compositions pop qui a créé le titreClown,  une métaphore sur notre société de faux-semblants, orchestré dans un registre relativement sombre. Fred, déjà responsable de Mélancolie,  est également derrière Hello, une chanson aux images cinématographiques, sur les enfants de la guerre. Dans un tout autre registre, Il est le co-compositeur avec Mej et Houss (les fidèles de Soprano)  de Cosmo, titre emblématique de l’album, taillé pour la scène et la liesse collective, et dont la mélodie du refrain est co-écrite par la chanteuse Zaho.

Jo Rafaa lui, est un maître dans les sons “club” les plus contemporains. Les arpèges de synthés et l’ambiance rétro-futuriste deDanse Ce Soir/ Midnightlude, c’est à lui qu’on les doit, tout comme la vibe africaine et dansante de Même pas un peu. Et lui aussi prouve sa versatilité en signant la musique deTi Amo, une balade mid-tempo qui parle des hasards amoureux, co-écrite par le chanteur Da Silva comme deux autres titres de l’album (Clown etCosmo).

Enfin, le duo LNT (composé de Ludo Carquet et Thierry Marie-Louise)  qui a notamment travaillé avec David Guetta complète la liste des producteurs majeurs du projet. Mais c’est dans des atmosphères plus rap que ce qu’ils composent habituellement que Soprano a choisi d’emmener les deux musiciens à l’exemple deFresh Prince, clin d’oeil générationnel (“danse à la Carlton”...) ouLe pain,un titre enlevé qui parle du nerf de la guerre : comment faire son beurre ? C’est aussi à eux que le rappeur/chanteur a confié la tâche de mettre délicatement en musique le titre dédié à sa fille,Luna.

Ces trois entités ne sont pas les seules à avoir contribué musicalement à l’album. Soprano, Mej et Houss ont par exemple composé ensemble l’explicite Justice, qui modernise une certaine tradition du rap français à texte, ainsi que Préface(avec Nicolas Romano). Plus mélodique,Ils nous connaissent pas, premier single,  a été composé par les Allemands X-Plosive et Soprano lui-même qui a également retrouvé Akos pourM. et Mme Smith, un duo avec Kayna Samet. Enfin, pourKalash & Rosesles producteurs parisiens de Medeline ont livré une instrumentation riche et ciselée pour un titre à la fois tendu et émouvant qui aborde les drames violents qui secouent Marseille et ont profondément touché Soprano.

 

Ambitieux et maîtrisé Cosmopolitanie est un album moderne aussi bien dans son approche instrumentale que ses thématiques. Soprano redonne du sens et une direction positive à un rap français qui en manquait ces derniers temps. Il lui offre même un nouvel élan musical en dynamitant les frontières entre les styles.  Pop ? Hip Hop ?... Qu’importe : ce disque est simplement un album majeur de 2014, preuve de la maturité d’un genre et de la maîtrise d’un artiste pour qui la musique est une fontaine de jouvence.

Bienvenue en Cosmopolitanie.